Le moteur thermique en héritage Editorial

Le moteur thermique en héritage

Le jardin plombé par la motoculture

Ceux et celles qui nous lisent régulièrement connaissent mon aversion pour les décibels stupides. En ces jours où l’ensoleillement revient sur nos jardins confinés, comment ignorer les dégâts irréversibles que le jardinage motorisé a imposé à notre environnement ? .

Je vous l’avais promis la semaine dernière : ce lundi normand ensoleillé a signé le retour de la pollution sonore. Tout le voisinage de mâles alpha a sauté sur son appareillage pétaradant pour aller tronçonner une herbe qui avait bien poussé d’au moins deux centimètres et demi depuis la semaine dernière. Tonte indispensable, bien sûr, sinon la vie sauvage allait reprendre le dessus.

Courbé sur mes planches potagères à désherber à la main les adventices qui ont tapissé le sol entre les choux, les navets d’hiver et les radis noirs, tous en train de fleurir pour ces reliques de notre consommation hivernale, j’ai entendu d’heure en heure ressortir des garages tout le matériel motorisé existant. Comme dans un musée qui étalerait la production horticole depuis les années 70, il y avait tout, depuis la tondeuse tractée à moteur Briggs & Stratton de 1975, à peine moins bruyante qu’un avion à hélice, jusqu’à l’irritant bruit de moustique énervé du coupe-bordure électrique à fil de nylon, dont le petit nom commercial devrait être « ami-distribue-du-plastique-dans-tout-ton-jardin ». Au loin, mais pas si loin pour que ses 95 dB ne soient pas un monstre en approche sous le vent d’Est, un taille-haies thermique jouait les Godzilla sur une haie qui devait bien mériter d’être tronçonnée avec toute la puissance d’une machine du XXe siècle.

Ayant été quelques belles années de ma jeunesse le successeur de Daniel Brochard au Centre d’Essai de Rustica, où nous testions les centaines de machines proposées à une population de jardiniers avides d’expédier fissa tous les travaux habituels, j’ai vu défiler tout ce que les Outils Wolf, Stihl et Honda pouvait inventer pour nous donner l’impression d’exister, en maîtrisant ces mécaniques comme le cavalier de rodéo le jeune bronco du Far West. Sur les terres yvelinoises de Georges Dargaud, patron du Rustica d’alors, il fallait me voir les bottes traînant dans la terre, charrié comme un paquet par un énorme motoculteur Staub – j’ai du le conseiller à des « hommes forts », forgerons pour le moins, dans ma chronique – ou redoutant le démarrage épuisant des tronçonneuses et autres débroussailleuses, à pomper comme un Shadock…

Amateur de décibels puissants - mais musicaux pour ce qui est de leur version électrique – je n’étais pas particulièrement vindicatif vis-à-vis de ces machines que je croyais réservée à une petite population de possesseurs de grands jardins. Notre sonomètre révélait parfois des 105-107 dB, pas loin du seuil de la douleur, mais nous portions des casques pour nos tests et après tout, à l’époque, tout était bruyant, même les moteurs de voitures.
L’arrivée des outils de jardin électriques, et plus particulièrement du sans-fil, aurait du signer la disparition objective de ces machines obsolètes et leur envoi au recyclage. On règlemente aujourd’hui jusqu’aux d’ULM pour que leurs pilotes arrêtent de voler sur des moteurs de tondeuses… Mais le matériel de motoculture ne connaît pas l’obsolescence programmée, hélas !

Rejeton du tracteur et de la moissonneuses-batteuse, la motoculture « de loisir » est comme cette dernière fidèle à une tradition de réseaux de distribution « exclusifs » et de réparateurs agréés. La publicité télévisée de Stihl qui passe ces jours-ci sur les grandes chaînes ne s’écarte d’ailleurs pas de ce dogme qui a fait la fortune de la marque allemande. Même si l’exclusivité de la distribution est bien entamée par un référence chez toutes les grandes marques de bricolage en libre-service, c’est bien chez le réparateur local qu’on trouvera la pièce détachée permettant de rendre éternel le taille-haies ou la tondeuse du grand-père. Car hormis le moteur – quasi indestructible à moins de verser du sirop dans l’essence – toutes les machines se réparent aisément, et se transmettent de père en fils voir au-delà du saut de génération.

Le matériel récent rend facilement 15 à 25 dB à ces ancêtres, peu agréable lorsqu’il joue en concert comme ces jours-ci, mais plus supportable en solo dans le lointain. L’électrique à batterie fait moins de bruit côté moteur que ses accessoires de coupe. Toutes les innovations ont contribué à réduire de manière importante les nuisances sonores, même si le port du casque reste obligatoire pour les professionnels.

L’environnement de nos jardins serait donc la victime du légendaire sens de l’épargne et de la bonne affaire de mes contemporains : depuis les déstockages de tondeuses des printemps de Castorama ou Leroy Merlin, jusqu’aux machines récupérées à bas prix sur Le Bon Coin ou chez Emmaüs, quelques générations technologiques de retard s’ébattent ici et là sur le moindre coin de pelouse ou de haie. Du moment que ça marche…

En ces jours de silence urbain quasi total, les jardins « de loisir » chantent leur addiction au bruit de leur passé.

Photo: © McCulloch - DR

Philippe Loison - 24/03/2020


     

    En plus de l'agenda et des actualités du monde du jardin, nous publions périodiquement des articles, analyses et billets d'humeurs dans la section Editorial des Actualités. Si vous souhaitez recevoir un message lorsqu'un nouvel article vient d'être publié, merci de vous inscrire ci-contre à notre newsletter.

Recevez un Email lorsque de nouveaux articles sont publiés dans la rubrique
Editorialet restez connecté avec
le futur du jardin *


* Votre adresse email ne sera jamais communiquée à des tiers et vous pouvez vous désinscrire de cette mailing-list à tout moment à : nonewsletter@artdesjardins.fr